Bruxelles prépare l’assaut contre le trio qui verrouille nos télévisions

Les 200 millions de téléviseurs connectés de l’Union européenne changent ce soir de propriétaire symbolique. Derrière l’écran, c’est Google, Amazon et Samsung qui décident quels films, séries ou matchs vous verrez demain. Bruxelles n’en peut plus.

La guerre des écrans commence dans le code

Android TV, Fire OS et Tizen ne s’appuient sur aucune loi, aucune norme, aucune obligation. Résultat : 59 % du marché européen leur appartient. Un chiffre que l’Association of Commercial Television and Video-on-Demand Services in Europe (ACT) a glissé dans une lettre explosante adressée à Margrethe Vestager le 12 juin. Le lobby réunit Canal+, RTL, Warner Bros. Discovery, Mediaset, ITV, Paramount, NBCUniversal, Disney, Sky et TF1. Le message est limpide : ces systèmes d’exploitation « façonnent » l’attention de 200 millions de foyers et « privent les éditeurs de toute capacité de négociation ».

Le problème ? Les algorithmes de recommandation. Ils ne sont ni transparents ni auditable. Un film indépendant peut disparaître de la page d’accueil tandis qu’une production maison trône en haut de la pile. Les créateurs européens paient l’addition. « Un nombre limité d’opérateurs acquiert le pouvoir de modeler les résultats de millions d’utilisateurs », écrit l’ACT, en demandant l’inscription immédiate des trois OS dans le registre des « gatekeepers » de la Digital Markets Act.

Tizen garde la tête, android tv grignote

Tizen garde la tête, android tv grignote

Regardons les parts de gâteau. Tizen (Samsung) domine avec 24 %, suivi d’Android TV qui a bondi de 16 à 23 % en cinq ans. Fire OS grimpe de 5 à 12 % depuis 2021. Le reste ? Un patchwork de WebOS, Vidaa et autres interfaces oubliées. La croissance d’Android TV est la plus rapide : un point par an, comme une guerre d’usure. Derrière, les télévisions LG, Sony, TCL, Hisense et Philips se plient à la volonté de Mountain View.

Les fabricants n’ont plus le choix. Intégrer Android TV coûte moins cher que de développer un OS maison. Google impose ses chips, ses licences, ses conditions. Samsung résiste avec Tizen, mais le géant coréen reste seul. Amazon, de son côté, vend des télévisions à prix d’or en y calant Fire OS, puis récupère la recette publicitaire. Fermer l’écosystème, c’est fermer le robinet à données. Et les données, c’est le pétrole brut du streaming.

Bruxelles sort la calculette et le règlement

Bruxelles sort la calculette et le règlement

La Commission confirme avoir reçu la lettre et « évaluera » la demande. Traduction : les services de Vestager ont déjà ouvert le dossier. Si les trois systèmes deviennent des gatekeepers, ils devront ouvrir leurs API, partager leurs données et, surtout, afficher les services rivaux avec la même visibilité que leurs propres contenus. Une révolution. Imaginez : Netflix pourrait refuser que Prime Video soit en première page. Rêve doux pour les Européens, cauchemar pour les plates-formes.

Le calendrier ? Une décision d’ici l’automne. Le lobbying bat son plein. Google répète qu’Android TV est « open source ». Amazon clame que Fire OS « offre le plus grand choix ». Samsung se tait, préférant négocier dans l’ombre. En coulisses, les trois préparent déjà des versions « lite » de leurs OS pour contourner la future loi. L’histoire se répète : le même scénario a déjà joué sur les smartphones, les navigateurs, les stores.

Lo que nadie cuenta : les télévisions sont le dernier écran domestique à ne pas être régulé. Une fois le contrôle acquis, le géant verrouille l’accès à la publicité ciblée, aux abonnements, aux données de santé, de consommation, d’attention. Le prochain champ de bataille ? Les voitures connectées. Pendant ce temps, vous, moi, nous scrollons la page d’accueil de notre téléviseur en pensant que c’est nous qui choisissons. Erreur. Le choix a déjà été fait dans une salle de réunion à Bruxelles, Seoul ou Seattle.