Madrid dessine une retraite « low-cost » pour ses policiers et fait gronder la rue
Trente pour cent. C’est la portion congrue de policiers nationaux qui, selon le syndicat Jusqu’ici, pourrait — peut-être — quitter leurs cartouches à 59 ans sans que l’État leur taille leur pension. Le projet de décret fuité la semaine dernière par le ministère de l’Intérieur est déjà qualifié d’« insulte sans précédent » par la Plateforme pour une retraite digne, qui regroupe associations et syndicats de la Guardia Civil et de la Policía Nacional. En coulisses, on parle d’une ardoise budgétaire maquillée en « réforme sociale ».
Un vent de colère dans les casernes
Le cœur du problème : le gouvernement espagnol tente de colmater une condamnation du Tribunal suprême qui, en 2023, a jugé illégal le déni de retraite anticipée aux agents recrutés depuis 2011 et affiliés au régime général de la Sécurité sociale. Madrid devait légiférer. Il l’a fait, mais en excluant les trois quarts des concernés. Les policiers « classes passives », encore majoritaires, resteront coincés jusqu’à l’âge légal. Pire : les quelque 30 % d’élus devront co-financer leur départ en surcotisant leur salaire jusqu’à la quarantaine de milliers d’euros.
La Guardia Civil, elle, est purement et simplement rayée du projet au motif qu’elle relève d’un statut militaire. Résultat : un même ministère, deux uniformes, deux droits. « C’est une crevasse juridique qui casse la chaîne de commandement », tonne un commandant en poste à Logroño. Au sein du corps, on évoque un « mépris » qui ravive la fracture historique entre « verts » et « azules ».
À l’opposé du spectre, la fiscalité des pensions des Mossos d’Esquadra ou de l’Ertzaintza est intégralement assumée par les gouvernements catalan et basque. À Madrid, c’est le contribuant policier qui paierait pour partir plus tôt. « On nous transforme en clientèle captive d’un produit d’assurance qu’on n’a pas demandé », résume un inspecteur en quartier nord de Séville.

Des manifestants qui ne veulent pas attendre
Jeudi prochain, place de la Almudena, une messe et une concentration conjointe sonneront le premier round de pression. Les organisateurs espèrent remplir la Plaza Mayor avant l’été, quand le décret devrait être adopté en Conseil des ministres. Le gouvernement espère calmer le jeu en ouvrant « une table de négociation ». Mais la mémoire des policiers est longue : en 2018, une promesse similaire sur la pénibilité n’avait jamais débouché sur texte.
En coulisses, le ministère budgète 1,2 milliard d’euros d’Économie sur la décennie si le projet passe tel quel. La facture, la police la paiera deux fois : une fois à la caisse, l’autre dans la rue quand l’expérience des anciens manquera aux nouvelles recrues. Le 9 mai, les agents scanderont « Ils veulent notre peau, nous voulons notre droit ». Madrid a quinze jours pour réécrire l’addition. Passé ce délai, l’uniforme sera de mise pour manifester, plus pour servir.
