Bruxelles ordonne le remplissage stratégique des réserves de gaz avant l’hiver
Le gaz européen n’attendra pas la fin de l’été. La Commission exige que les États membres commencent dès maintenant le remplissage coordonné de leurs stockages, craignant que la guerre au Moyen-Orient ne fasse flamber les prix avant la saison froide.
Le message est limpide: agir tard, c’est payer plus cher. D’où la lettre envoyée mercredi soir par le commissaire à l’Énergie, Kadri Simson, aux 27 capitales. Objectif: atteindre 80 % de capacité le plus tôt possible, même si la réglementation officielle fixe cet objectif au 1ᵉʳ novembre. Une avance qui, théoriquement, dilue la pression sur les marchés spot en juillet-août, période où les prix deviennent hystériques dès qu’un tanker tourne au ralenti dans le détroit d’Ormuz.
Pourquoi l’europe se sent (relativement) à l’abri
Anna-Kaisa Itkonen, porte-parole énergie de la Commission, martèle le chiffre: moins de 3 % des importations de pétrole brut de l’UE proviennent aujourd’hui du Golfe, contre 27 % en 2018. Le gaz, lui, est devenu un produit norvégien et américain: Oslo et les terminaux de GNL texans couvrent désormais 60 % des besoins. Résultat: si la flotte iranienne bloque le détroit d’Hormuz demain, ce sera la catastrophe pour l’Asie, pas pour l’Europe. Le continent a appris la leçon de 2022: diversifier, c’est survivre.
Mais il y a un hic. Le marché reste globalement liquide; une tonne de méthane qatari ou américain peut changer de propriétaire trois fois en haute mer. Dès qu’une tension apparaît à l’extrémité orientale du globe, le prix européen grimpe, même si les cargaisons ne nous étaient pas destinées. C’est la loi du marché spot: la peur se paie cash.

Le calendrier qui fait peur aux planificateurs
À Bruxelles, on redoute un scénario en trois actes:
– Acte I: avril-mai, le Qatar retarde la remise en service de ses trains de liquéfaction endommagés par la récente escalade.
– Acte II: juin, la demande chinoise rebondit, aspirant les cargaisons disponibles.
– Acte III: août, les stocks européens ne sont qu’à 75 % et les traders se ruent sur le même méthane. Prix: explosion.
Pour éviter ce scénario, Kadri Simson réclame une synchronisation millimétrique: calendriers de remplissage partagés en temps réel, enchères groupées de capacité de stockage, communication publique commune pour ne pas alimenter la psychose. « Nous devons éviter la concurrence interne entre les États qui paierait en fait Poutine et les sheiks », glisse un diplomate sous le couloir du Berlaymont.
Lettre lue, tonnerre de critiques à Varsovie et Budapest. « On nous demande encore de payer pour les erreurs énergétiques de l’Ouest », bouillonnent les ministres. Le subtexte: qui finance la facture? La Commission évoque des mécanismes de solidarité déjà budgétés, mais le Fonds européen d’ajustement au choc énergétique est à sec. D’où la pression silencieuse sur Berlin et Paris pour qu’elles avancent les garanties bancaires nécessaires.

Les industriels tirent la sonnette d’alarme
Dans l’antre de Eurofer, l’association sidérurgique, on sort une calculette implacable: chaque hausse de 10 €/MWh du gaz augmente le coût de production d’une tonne d’acier de 35 euros. « On est déjà à 42 €/MWh sur le TTF, contre 28 € il y a six mois », soupire-directeur général Axel Eggert. Résultat: Arttic (anciennement ArcelorMittal) a décalé le redémarrage de deux hauts-fourneaux à Gand, et Thyssenkrupp réfléchit à une « pause estivale » prolongée. Le risque: pénuries en chaîne sur l’automobile et la construction au moment où la Commission veut relancer la production locale de panneaux solaires… au gaz.
Autre signal faible: les compagnies de biomasse tournent déjà à plein régime pour produire du biogaz, mais les permis de nouvelles installations mettent trois ans à sortir. Trop tard pour cet hiver.
À Vienne, OMV vient d’annoncer qu’elle remplirait à fond son site de Baumgarten d’ici juillet, quitte à vendre du capacity release à prix cassé à l’été si la demande s’effondre. « On ne joue pas les spéculateurs, on sécurise nos clients industriels autrichiens », assure son directeur juridique. L’Autriche, qui a déjà atteint 68 % de remplissage, pourrait servir de réserve tampon pour la Slovaquie et la Hongrie, les plus dépendantes du gaz russe via l’Ukraine.
Reste la question du méthane renouvelable. Bruxelles table sur 35 milliards de m³ supplémentaires d’ici 2030, mais les projets peinent à décoller. « Le vrai problème, c’est le temps, pas la technologie », lâche un ingénieur de Shell impliqué dans le méthaniseur de Rhin-Main. Entre subventions, recours environnementaux et raccordements réseau, un projet met quatre ans à produire son premier mètre cube. Le plan de relance de la Commission promet des « fast-tracks »; les régions restent sceptiques.
Alors, l’Europe tiendra-t-elle l’hiver? Les modèles de l’Agence internationale de l’énergie donnent un scénario central à 89 % de remplissage en novembre, même sans livraison qatarie. Mais le scénario noir — grève norvégienne, vague de froid précoce, cyberattaque sur Baumgarten — plonge le taux à 52 %. « À ce niveau, on déclenche les alertes rouges et on ferme les usines », résume un planificateur de ENTSO-G. Le temps des certitudes est fini; il ne reste que des paris couverts par des stocks pleins et des prières météo.
Conclusion: Bruxelles a sonné la mobilisation générale. Plus question de dormir jusqu’à l’automne. L’hiver commence en mai, et le prix de la sieste se paiera au compteur en octobre.
