Un sous-marin soviétique coulé en 1989 menace l’arctique de sa radioactivité

Le Komsomolets repose à 1 680 m sous la surface de la mer de Norvège, à peine 180 km de l’île aux Ours. Trente-cinq ans après son naufrage, ce submersible d’élite de la marine soviétique commence à cracher ses poisons. Les capsules de plutonium de ses deux torpilles nucléaires, scellées en 1995, tiennent encore. Le réacteur, lui, fuit. Une mince colonne d’eau radioactive s’élève du compartiment propulsion, signalant la corrosion du combustible. Les Norvégiens viennent de le confirmer : le monstre de la guerre froide s’éveille.

Le fantôme nucléaire de bjørnøya

Justin Gwynn, physicien à l’Institut norvégien de radioprotection, a piloté l’inspection 2023. Son engin téléguidé Ægir 6000 a glissé le long de la coque fissurée. Résultat : les filtres de ventilation du réacteur rejettent du césium-137 et du strontium-90. Concentration faible, mais constante. « Le métal s’effrite, explique-t-il. Chaque nouvelle couche de rouille libère des radionucléides. » L’océan arctique, déjà fragilisé par la fonte des glaces, devient laboratoire d’un scénario que l’on croyait improbable : la lente hémorragie d’un cœur atomique oublié.

L’accident du 7 avril 1989 n’avait duré que quelques minutes. Un court-circuit dans la section arrière, un incendie, puis la plongée brutale. Sur 69 marins, 42 sont morts dans l’eau glacée. Le K-278, surnommé Moscou par son équipage, emportait l’orgueil soviétique : coque titane, plongeée record de 1 300 m, missiles à ogive nucléaire. Aujourd’hui, ce prestige est un poison. Les plutoniums des torpilles dorment encore, mais le réacteur, lui, ronge son ame. « Le scellage de 1995 tient, reconnaît Hilde Elise Heldal, chef de mission. Le vrai danger, c’est la dispersion continue du combustible usé. »

Course contre la montre glaciaire

Course contre la montre glaciaire

Le Kremlin promet une nouvelle expédition en 2025. Budget : 7 millions d’euros. Objectif : ensacher le cœur du réacteur et colmater les écoutilles. Mais l’opération reste incertaine. L’eau est à –1 °C, les courants violents, la coque éclatée. Et le temps presse. Les modèles océaniques de la NERC britannique montrent que, d’ici vingt ans, le panache radioactif pourrait atteindre les frayères de morue de Lofoten. Une menace pour la pêche norvégienne, exportatrice de 1,2 milliard d’euros de poisson par an.

L’enjeu dépasse le cercle arctique. Chaque marine – américaine, chinoise, britannique – fait tourner ses propres réacteurs sous la ligne de flottaison. Le USS Thresher (1963) et le K-431 (1985) sont déjà des cimetières irradiés. Le Komsomolets est le premier à montrer, en temps réel, la désintégration d’un cœur naval. « C’est notre modèle vivant, ou plutôt mourant, commente Gwynn. Si nous ne savons pas sceller celui-là, comment gérer les futurs accidents ? »

La Norvège a donc proposé un consortium international : Oslo financerait 40 %, Paris 25 %, Londres 15 %. Moscou, accroché à la notion de souveraineté, temporise. Pendant ce temps, le compteur de la contamination tourne. Chaque année, 100 km² de fond marin supplémentaires se retrouvent légèrement irradiés. Une surface équivalente à Paris intra muros. Le PNAS vient de publier l’alerte : « Le cas Komsomolets offre une mesure précise de la vitesse à laquelle un réacteur marin se délite. » La réponse, c’est 0,8 mm de corrosion par an. Une goutte de plutonium dans l’océan, un tsunami d’inquiétude dans les chaumières nordiques.

L’été prochain, le Ægir 6000 redescendra. Sa caméra filmera la lente agonie du monstre. Et, quelque part entre Tromsø et Svalbard, les pêcheurs continueront de jeter leurs filets, en priant pour que la morue ne brille pas dans la nuit.