Ottawa débloque 146 m$ pour lancer ses satellites sans spacex

Mark Carney met les voiles, les fusées et les dollars. Son gouvernement vient de signer un contrat de 146 millions de dollars US avec Maritime Launch Services pour transformer Canso, un village de pêcheurs de Nouvelle-Écosse, en la première rampe de lancement orbitale entièrement canadienne. Objectif: clouer le bec à Elon Musk et rayer SpaceX des carnets d'approvisionnement d'Ottawa.

Dix ans pour effacer la dépendance américaine

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Le deal couvre dix saisons de décollages, satellite après satellite, depuis la plateforme privée qui surplomte l'Atlantique. Aucune exportation vers Cap Canaveral, aucune demande d'autorisation à Washington. Le Canada deviendra, en 2026, le neuvième État à posséder son propre accès à l'espace. La facture: 146 M$ US de loyer spatial, 183 M$ CA de programme militaire, plus 300 M$ que MDA Space Ltd vient de lever en Bourse pour bétonner le tout.

Carney ne cache pas la visée politique: « Nous ne serons pas le 51e État. » Une réponse directe au fantasme trumpien de rayer la frontière et aux menaces de tarifs qui ont déjà fait sauter les compteurs des exportateurs de bois et d'aluminium. L'espace est devenu un nouveau champ de bataille commercial.

Derrière la rampe de Canso, trois start-ups se partagent l'oseille fédérale: NordSpace, Canada Rocket Company et Reaction Dynamics. Les trois travaillent sur des lanceurs réutilisables, promettant un coût au kilo divisé par deux par rapport à Falcon 9. Le ministère de la Défense a ouvert la tirelire sans attendre le premier vol: il faut une flotte opérationnelle avant la fin du mandat.

L'investisseur a compris. MDA Space a clôturé jeudi une offre publique épuisée en trois jours. 300 millions de dollars canadiens qui serviront à construire des satellites d'observation et à prendre des parts dans les futurs lanceurs. Le message est limpide: la manne publique attire le capital privé, et le privé accélère le calendrier gouvernemental.

Critique interne: le timing. Aucun des trois lanceurs n'a encore décollé. Reaction Dynamics vise 2025 pour un vol suborbital, Canada Rocket Company espère 2026 pour une mise en orbre. Maritime Launch, elle, utilisera d'abord des fusées ukrainiennes Cyclone-4M en attendant des engins « made in Canada ». Le risque: payer pour du hardware étranger avant la maturation locale.

Mais Ottawa assume. Chaque satellite lancé depuis Canso économisera entre 15 et 20 % de coût logistique, selon les calculs du ministère de l'Innovation. Sur dix ans, la facture globale de lancement des agences fédérales atteint 1,2 milliard de dollars. Le retour sur investissement est rapide si la cadence atteint six missions par an.

Elon Musk, de son côté, n'a pas réagi. SpaceX continue de dominer le marché avec 96 lancements en 2023, mais la part du lion américaine commence à grincer des dents lorsqu'Ottawa refuse de renouveler des contrats Starlink pour ses bases arctiques. Le Canada préfère financer Telesat et sa constellation Lightspeed, 198 satellites fabriqués à Toronto et envoyés depuis Canso.

Le village de Canso, 650 âmes, se transforme. Des ingénieurs de Halifax louent désormais les maisons de pêcheurs, le pub local sert des bières artisanales renommées « Orbital IPA » et le terrain de baseball devient un parking pour containers cryogéniques. Le maire, Rowland Bourgeois, résume l'inversion de tendance: « On passait nos soirées à compter les morues, maintenant on compte les fenêtres de la salle de contrôle. »

La date butoir: juin 2026. D'ici là, Reaction Dynamics doit allumer son moteur aérospike, Canada Rocket Company doit stabiliser son étage réutilisable et NordSpace doit signer ses premiers clients commerciaux. Le premier tir officiel depuis Canso est prévu pour l'automne 2026. Si la fusée s'élève, le Canada deviendra fournisseur de lancements, plus seulement client. Si elle tombe, 146 millions de dollars US partiront en fumée au-dessus de l'Atlantique, et Musk pourra dormir tranquille.