Ormuz bloqué, cash débloqué : washington et moscou se partagent 300 milliards sur le dos de l’iran
Le déclenchement de la troisième guerre du Golfe, le 28 février, a fait sauter la vanne des prix : 100 $ le baril contre 70 $ quinze jours plus tôt. En trois semaines, l’embargo de facto sur le détroit d’Ormuz a bâillonné 20 % à 30 % de l’approvisionnement mondial. Résultat : deux États, les États-Unis et la Russie, déclenchent une pompe à billets sans précédent. Leur manne pétrolière et gazière cumulée pourrait atteindre 300 milliards de dollars supplémentaires en 2026, rien qu’en comptant la production brute. Le reste du monde regarde, impuissant.
Washington engrange, moscou respire
Les chiffres parlent fort : les États-Unis sortent 13,6 millions de barils par jour, la Russie 9,1. Ni l’un ni l’autre ne passe par Ormuz. Leurs tankers filent respectivement vers le Golfe du Mexique, la mer Baltique et les oléoducs sibériens vers la Chine. Pendant ce temps, l’Arabie saoudite peine à rediriger ses flux vers la mer Rouge, l’Irak, le Koweït, Qatar et les Émirats sont enfermés dans le Golfe. Le jeu est verrouillé.
L’effet de levier est double. D’un côté, la Maison-Blanche bat son record de revenus pétroliers : 496 milliards de dollars bruts attendus si le WTI trône à 100 $ toute l’année, dépassant les 413 milliards de 2022, année de l’invasion de l’Ukraine. De l’autre, Moscou, jusque-là étouffé par les sanctions et la chute des exportations, voit l’Urals passer de 65 $ à 89 $ le baril. Le Trésor américain a même assoupli discrètement les sanctions pour éviter une flambée générale. Ironie : la manne russe, estimée à 299 milliards, tombe à pic pour financer la guerre en Ukraine.

Marges sibériennes contre volumes texans
La guerre des chiffres ne s’arrête pas là. Coût de production : 15-20 $ en Sibérie occidentale, contre 45-62 $ dans la cuanche du Permian. Résultat, Moscou conserve près de 70 $ de marge brute par baril, Washington seulement 38-55 $. Mais l’Amérique compense par le volume : elle importe encore 8,5 millions de barils quotidiens, surtout du lourd mexicain et canadien, qu’elle raffine avant de réexporter du léger vers l’Asie et l’Europe. Un arbitrage géant.
Le gaz naturel liquéfié achève de creuser l’écart. Les 254 milliards de mètres cubes annuels exportés par les États-Unis – contre 161 pour la Russie – déclenchent une ruée européenne. Le prix spot TTF a grimpé de 80 % depuis février, dépassant 56 €/MWh. Chaque cargo américain débarqué à Zeebrugge ou à Rotterdam se paie au prix fort, remplaçant le Qatari bloqué à Ras Laffan. Washington engrange, Bruxelles paye, Moscou soupire.

Le kremlin redresse la barre, l’opep + reste muette
La manne tombe à point nommé pour le Kremlin. En février, les exportations russes touchaient leur plus bas niveau depuis 2022. La flotte fantôme vieillissait, les acheteurs indiens et chinois négociaient des ristournes toujours plus drastiques. Aujourd’hui, Moscou récupère 116 milliards de dollars supplémentaires, soit 35 à 40 % de ses recettes fédérales. Pour les États-Unis, le pétrole ne pèse que 3 % du budget fédéral ; pour la Russie, c’est la colonne vertébrale. Le choc iranien n’est qu’un bonus pour Washington, mais un salvavidas budgétaire pour Poutine.
L’OPEP+ ne bronche pas. Riyad, coincé entre ses promesses de hausse symbolique et ses installations déjà saturées via la mer Rouge, préfère laisser le marché se débrouiller. Résultat : les trois grands – États-Unis, Russie, Arabie saoudite – contrôlent désormais près de 50 % des exportations mondiales d’hydrocarbures. Jamais depuis les embargo des années 1970 un aussi puissant cartel informel n’avait pris la main.
À l’heure où les drones iraniens s’abattent encore sur les puits de Kharg Island, le prix du baril ne semble pas près de fléchir. Les caisses de Washington et de Moscou se gonflent, tandis que l’Europe et l’Asie paient la facture. Le détroit d’Ormuz reste fermé, la troisième guerre du Golfe s’éternise, et le monde continue de rouler au prix fort. 300 milliards : c’est le coût d’une guerre qui, loin de détruire les grandes puissances, les enrichit.
