Le spectre de la stagflation revient hanter l’économie américaine
Le déclenchement d’une guerre avec l’Iran a fait plonger les marchés financiers et énergétiques dans le rouge, ravivant le cauchemar de la stagflation. En quelques heures, le baril a grimpé de 18 %, les bourses ont effacé 900 milliards de capitalisation et les contrats à terme sur l’essence affichent une hausse de 0,90 $ le gallon. Le scénario est quasi identique à celui de 1973, mais avec une nuance redoutable : les États-Unis entrent dans le conflit avec une inflation déjà à 3,7 % et un marché du travail fragilisé.
Le retour d’un mot tabou
Stagflation. Le mot avait disparu des courriers d’investisseurs depuis 1982. Il désigne la combinaison toxique d’une croissance molle, d’un chômage qui remonte et de prix qui ne faiblissent pas. Cette fois, le détonateur n’est pas un embargo arabe, mais la fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz. Chaque jour, 21 millions de barils de pétrole et de produits raffinés y transitent. Le trafic est à l’arrêt. Les raffineries de Texas râlent déjà : leurs stocks de brut léger moyen-oriental, indispensable pour produire du carburant, fondent à vue d’œil.
La Federal Reserve est prise dans un étau. Son vice-président, Philip Jefferson, l’a confié hier soir à un parterre de banquiers centraux : « Nous ne pouvons ni baisser les taux pour soutenir l’emploi, ni les relever pour écraser l’inflation. » Le dilemme est simple : si le baril reste au-dessus de 110 $ pendant plus de six semaines, l’indice de la misère – inflation + chômage – pourrait dépasser 15 % d’ici l’automne, soit le niveau de 1975.

Les ménages américains déjà à la gorge
Sur le terrain, la réalité est crue. A Fresno, en Californie, le gallon d’essence a déjà franchi les 5 $. Ashley Ramirez, caissière de 34 ans, calcule : « Je fais 74 km chaque jour pour aller bosser. Avec la claque de 1,40 $, je perds 200 $ par mois. » Le même scénario se répète à Columbus, à Phoenix, à Tampa. Le département de l’Énergie prévoit que la facture énergétique annuelle des foyers va augmenter de 1 120 $ si le choc pétrolier se prolonge.
Les détaillants anticipent. Walmart a relevé ses prix des produits frais de 4 % en trois jours. Amazon a augmenté ses frais de livraison Prime de 2 $ pour toute commande inferieure à 35 $. Les chaînes de restauration rapide testent déjà des « frais carburant » de 0,75 $ par commande. Le cercle vicieux est enclenché : plus cher pour livrer, plus cher pour produire, plus cher pour consommer.

La fed coince entre deux feux
Jerome Powell n’a plus de bons coups. Lundi soir, il a convoqué une réunion d’urgence à huis clos. Deux options sont sur la table. Premier scénario : maintenir le taux des fonds fédéraux à 5,5 % et laisser l’inflation grignoter le pouvoir d’achat. Deuxième scénario : hausser de 25 points de base pour rétablir la crédibilité anti-inflationniste, au risque de tuer l’emploi. Le consensus des dealers primaires donne 62 % de probabilité à une pause en mai, mais le marché des fed funds futures commence déjà à parier sur une remontée en juillet.
Dans les couloirs du FOMC, on murmure un troisième scénario, plus iconoclaste : un « twist » ciblé, achat de bons du Trésor à 10 ans pour faire baisser les taux hypothécaires, tout en maintenant le taux court. Expérience jamais tentée en période de stagflation. L’ironie est que l’outil qui avait tué l’inflation dans les années 1980 – des taux à 20 % – est aujourd’hui inutilisable sans provoquer une déflagration sociale.
Le décompte a commencé
Les modèles de la Fed tablent sur une inflation à 6 % et un chômage à 5,3 % d’ici décembre si le conflit s’éternise. Ce serait encore loin du pic de 1980 (inflation 14 %, chômage 10 %), mais suffisant pour faire basculer 8 millions de foyers supplémentaires en situation de paiement difficile. L’effet d’aubaine pétrolière de 2022 – grâce au shale – est terminée. Les stocks stratégiques sont à leur plus bas depuis 1983. Le président Biden a promis de réapprovisionner, mais à 110 $ le baril, l’opération coûterait 25 milliards. Le Congrès, déjà en stand-by sur l’aide à l’Ukraine, n’a pas l’air prêt à signer un chèque aussi gros.
Le verdict est sans appel : chaque semaine de blocage à Ormuz ajoute 0,15 % à l’inflation et retire 0,08 % au PIB. Les économistes de Bank of America ont avancé la date de récession au premier trimestre 2025. Le dollar, lui, commence à plier. Sa chute de 4 % contre l’euro en dix jours rappelle que la monnaie de réserve mondiale n’est plus invulnérable. Le spectre de la stagflation n’est plus un fantôme ; il est dans le rétroviseur, et il accélère.
