Kallisto shield : le camouflage qui brouille les ia va être testé sur le sol ukrainien

La startup espagnole Kallisto AI prépare l’envoi de son « bouclier spectrale » en Ukraine. Objectif : faire douter les drones et les munitions guidées par intelligence artificielle… en leur montrant un tas de carreaux qui ne ressemble à rien.

Un mosaïque qui fait perdre la vue aux algorithmes

Le principe est brutalement simple. Des panneaux modulaires, fabriqués à partir de couches de matériaux aux émissivités contradictoires, se clipsent sur un blindé, un radar ou un refuge. Du coup, le satellite voit une tache, le drone thermique une tache différente, le radar une troisième version. Aucun capteur ne parvient à assembler les trois puzzles : l’algorithme classe l’objet comme « bruit » et passe son chemin. Résultat : 30 % des véhicules équipés disparaissent des écrans, même à ciel ouvert.

« On ne cherche pas à rendre l’armure invisible, on veut juste que l’IA se plante », résume Raúl Álvarez Prieto, directeur général de la société barcelonaise. L’idée est née d’un constat glaçant : les munitions russes corrigent leur trajectoire en temps réel grâce à des réseaux de neurones entraînés sur des millions d’images. Il suffisait donc de créer une image qui n’en soit pas une.

Guerre réelle, brevet en suspens

Guerre réelle, brevet en suspens

Jusqu’ici, Kallisto n’a jamais posé un seul panneau sous le ciel d’Ukraine. Tout a tourné dans des twins numériques alimentés par des données de combat fournies par des ingénieurs de Kiev. Les simulations donnent un taux de confusion record, mais le passage au réel reste un saut dans l’inconnu. D’où la négociation en cours avec un partenaire local pour produire une première série sur place. Le blocage : Kiev exige la délivrance rapide d’un brevet ukrainien avant toute fabrication, histoire d’éviter le copié-collé chinois.

Le calendrier est serré. Si le ministère ukrainien de la Défense valide les permis d’ici l’été, les panneaux seront montés à la chaîne dans un atelier de Lviv et expédiés directement vers la ligne de front. Coût unitaire : moins de 2 000 euros le kit complet, soit dix fois moins qu’un système actif de brouillage. Et pas besoin de batterie : l’énergie, c’est celle du soleil qui réchauffe différemment chaque tuile.

Le cauchemar des calculateurs

Le cauchemar des calculateurs

Derrière l’apparente rusticité se cache une gymnastique optique digne d’un laboratoire d’optique avancée. Chaque carreau mélange des oxydes métalliques, des microsphères de verre et des pigments thermochromes. Résultat : selon l’angle du radar, la longueur d’onde infrarouge ou l’heure de la journée, le même panneau renvoie une signature différente. Le classificateur embarqué dans la munition se retrouve face à une contradiction insoluble : il voit quelque chose, mais ce quelque chose ne correspond à aucune classe entraînée. Boucle de rétroaction rompue, missile tiré à blanc.

« On fait dérailler la boucle d’asservissement sans jamais émettre le moindre signal », précise Álvarez. Aucun risque de géolocalisation, aucune signature électronique à brouiller. Le silence est total, et c’est bien ce qui rend le système si agaçant pour l’adversaire.

Et maintenant ?

Et maintenant ?

Aucun contrat n’est encore signé, mais l’Ukraine a déjà réservé trois sites de test : un champ de tir près de Dnipro, une base aérienne désaffectée et un polygone de missiles anti-aériens. Si les taux de reconnaissance chutent encore de 10 % supplémentaires, l’armée ukrainienne passera commande d’au moins 5 000 kits. De quoi équiper tous les convois de munitions entre la Pologne et le front, et peut-être convaincre la Pologne, les Pays-Bas ou même le Royaume-Uni de se convertir à la religion du camouflage passif.

Kallisto, qui n’a levé que 1,2 million d’euros à ce jour, pourrait alors passer d’une poignée d’ingénieurs à un acteur industriel de la défense européenne en moins d’un an. Le temps, justement, que l’hiver prochain replonge les lignes de front sous la neige et que les drones thermiques recommencent à chercher la moindre trace de chaleur. Sauf que, cette fois, la trace ressemblera à rien. Et c’est tout le but.