Espagne : l'état coupe cinq heures de travail à 250 000 fonctionnaires
Cinq heures en moins, 250 000 vies touchées. Madrid vient de sceller la semaine de 35 heures pour l’ensemble de la Administration General del Estado, un coup de force social qui met fin à dix années de blocage dans la fonction publique espagnole.
Le calendrier est déjà gravé : résolution ministérielle signée début avril, application effective avant le 15. CSIF, CCOO et UGT ont paraphé le texte dans la nuit de jeudi à vendredi, à l’abri des caméras, comme si le gouvernement de Pedro Sánchez voulait éviter l’effet « cadeau électoral ». Raté. Le ministre de la Fonction publique, Óscar López, n’a pas pu dissimuler son sourire : « C’est la plus vaste réforme d’organisation du travail depuis le retour de la démocratie. »
Le domino commence à tomber
Car l’accord n’est pas une simple ligne sur un bulletin de paie. Il s’agit d’un effet domino juridique : agences, entreprises publiques, régimes spéciaux (prisons, douanes, météo, ports) devront calquer leurs horaires sur la même base. Le texte prévoit même une clause d’extension automatique aux « entités dépendantes ». En clair, la semaine de 35 heures pourrait s’inviter chez ENAIRE (le gestionnaire du ciel espagnol), chez Renfe ou dans les hôpitaux universitaires.
Le syndicat CSIF, longtemps accusé de tiédeur, brandit déjà le prochain objectif : « Nous allons traquer chaque directeur d’agence qui tentera de contourner la mesure », prévient Miguel Borra, son président. Le gouvernement, de son côté, a calculé que la baisse d’activité sera compensée par un plan de recrutement massif : 20 % des effectifs partent à la retraite d’ici 2029. La réduction du temps de travail devient un levier pour séduire les jeunes diplômés que l’administration peine à attirer depuis dix ans.

Le choc de productivité espéré
Contrairement à la rhétorique française des « 35 heuvres = chômage », Madrid mise sur un choc de productivité. Les premières expérimentations dans trois ministères pilotes (Trésor, Santé, Transports) ont montré une baisse de 12 % des arrêts maladie et une hausse de 8 % des dossiers traités par agent. Le secret ? Des plages de travail concentrées, plus de réunions le vendredi après-midi, et l’interdiction formelle de « présentéisme ». « Le temps n’est plus une variable de compétition, c’est la qualité du traitement qui compte », résume une ingénieure de la Direction générale des douanes.
Reste la question du coût. Le gouvernement avance un chiffrage de 1,2 milliard d’euros sur trois ans, soit 0,08 % du PIB. Une goutte, assure-t-on, comparée à la facture des heures supplémentaires non payées que l’État engrangeait jusque-là. Le vrai pari est ailleurs : transformer la fonction publique en vitrine sociale, à l’heure où l’Espagne doit encore convaincre Bruxelles de la soutenabilité de ses comptes.
Le 15 avril, à 8 h 30, la première vague de 70 000 agents quittera ses bureaux. Pas de photo de groupe, pas de discours. Simplement le claquement de portes qui resonne comme un avertissement : la semaine de 35 heures n’est plus une utopie de gauche, c’est une réalité qui s’exporte. Et si Madrid y gagne en attractivité, Barcelone, Séville ou Valence pourraient bientôt forcer leurs propres entreprises à suivre le mouvement. Le feu est aux rideaux de la péninsule ibérique.
