Ce prof de fluides qui transforme la vue de sa fille en business à 600 000 €
Antonio Sánchez Káiser n’a pas pleuré quand on lui a annoncé que sa fille Vega ne verrait jamais plus que 5 %. Il a ouvert un cahier de calcul, estimé l’écart entre la dernière rangée d’un amphithéâtre et la rétine d’une gamine de six ans, et déclaré : « Je vais résoudre l’optique. » Trois ans plus tard, BemyVega facture 600 000 € en deux mois et vient d’être avalé par le groupe Inforges. Le pitch ? Une caméra HD, un algorithme de zoom pixel-perfect et un bouton « je veux la même info que tout le monde ».
De la pizarra al código: un padre start-uppeur
Personne ne lui avait demandé de devenir entrepreneur. Chercheur en mécanique des fluides à la Polytechnique de Cartagène, il publiait sur les écoulements turbulents, pas sur l’accessibilité. Mais quand Vega a brandi son cahier de textes illisibles, le labo a basculé : 4 millions d’euros d’investissement public-privé, 25 ingénieurs, des essais dans 100 établissements. Résultat : la mairie de Barcelone paie pour que chaque enfant déficient visuel zappe entre tableau, prof et PowerPoint depuis sa tablette. Le ticket moyen : 3 800 € la salle équipée. Le client ne voit plus la différence, et c’est tout le programme.
La magie tient dans un boîtier de 400 g posé au-dessus du tableau. Il stream quatre flux en parallèle, augmente le contraste à 300 %, bloque le clignement pour les épileptiques, agrandit le texte pour les dyslexiques. Le tout en 28 millisecondes, soit moins qu’un battement de cil. « On n’a pas inventé la roue, on l’a rendue clivable », résume Káiser entre deux cafés. L’alternative, pour lui, c’était la pitoyable image de sa fille collée à trois centimètres du marbre pour déchiffrer une équation.

Le marché public, premier terrain de chasse
Contrairement aux licornes qui visent d’abord les particuliers, BemyVega a frappé aux portes des municipalités. Obligées par la loi de rendre leurs plénoires accessibles, elles ont signé des contrats-cadres de 36 mois. Cajamar, Anaya, les universités de Valence, Murcie, Cartagène : la liste fait office de vitrine. Le privé, plus pressé, achète le module logiciel seul : 99 € le mois pour transformer n’importe quel PDF en contenu lisible par synthèse vocale et grossissement dynamique. La fondation ONCE paie même le déploiement dans 23 facultés. Rares sont les start-up qui voient une institution financer l’installation chez le client final.
Grâce à l’acquisition par Inforges, le père-crack de la mécanique des fluids conserve son rôle de « frontman » tout en accédant à une armée de 200 commerciaux. Objectif 2026 : 5 000 salles équipées, 10 millions de chiffre d’affaires. Le taux de marge ? Il refuse de le dévoiler, mais glisse que le hardware coûte 400 € à produire et se revend 3 000 €. La vraie valeur, c’est le SaaS : une fois la caméra installée, les mises à jour tombent tous les trimestres, facturées 40 € l’unité. Le client devient un revenu récurrent, pas une vente ponctuelle.

Quand la tech efface le handicap
Retour sur le campus de Cartagène. Un étudiant en fauteuil, vision réduite et tremblements, suit le cours de thermodynamique sans assistant humain. Sur son écran, il pivote entre le professeur qui gesticule et la formule de Fourier qu’il ne parvient pas à voir au tableau. Zoom x12, lumière compensée, sous-titres en temps réel. Il prend des notes comme les autres. « Avant, j’étais le freak avec une longue-vue. Aujourd’hui, je suis juste Javier », lâche-t-il. La statistique est implacable : 82 % des élèves déficients visuels abandonnent avant le baccalauréat. BemyVega réduit ce taux à 34 % dans les établissements testés.
Káiser n’en dort pas pour autant. Il travaille déjà à la version 3.0 : reconnaissance faciale pour repérer les amis sur la cour de récré, réalité augmentée pour transformer un musée en scène tactile, module audio qui isole la voix du professeur dans un amphithéâtre de 500 places. « Je ne cherche pas à faire un produit handicap, je veux un produit normal qui efface le handicap », répète-t-il. Vega, aujourd’hui major de sa classe, en est la preuve vivante : elle lit ses SMS à 30 cm, pas à 3. Et quand elle rentre le soir, elle ne parle pas de « sa » technologie, mais de la note de philo qu’elle a décrochée : 9,5 sur 10. Le rêve d’un père s’est mué en bilan comptable, mais aussi en bulletin scolaire.
