Le tungstène, métal de guerre, flambe de 557 %: la chine serre l'étau, l'occident panique
Alors que des drones s'écrasent sur Gaza et que les obus déchirent l'Ukraine, un autre combat fait rage dans les coulisses: celui du tungstène. Son prix a bondi de 557 % en un an, à 2 250 $ la tonne. Motif: Pékin a bloqué l'exportation de ce métal superdense, indispensable aux missiles, semi-conducteurs et foreuses. Résultat: les arsenaux et les usines occidentales se retrouvent à la merci d'une cartographie minière dessinée par la stratégie chinoise.
La poudrière de février 2023
Le 1er février 2023, la Chine inscrit les produits à base de tungstène sur sa liste de contrôle des exportations. Coup de tonnerre. En quelques mois, les expéditions chinoises s'effondrent de 40 %. George Heppel, analyste chez BMO Capital Markets, n'a jamais vu ça: « En douze ans de matières premières, seul le lithium en 2021 s'était aussi tendu, mais il avait une ribambelle de projets en attente. Le tungstène, non. »
Le marché, opaque et hors bourse, devient un Far West. Les stocks s'amenuisent, les acheteurs se jettent sur la Corée du Sud, l'Espagne ou le Portugal. Lewis Black, patron d'Almonty Industries, raconte: « Le Pentagone m'a appelé en décembre pour savoir si je pouvais livrer demain. » Sa mine sud-coréenne alimente déjà une usine de Pennsylvanie qui forge des ogives. Coïncidence: le congrès américien vient de voter un budget Défense record.

Le piège géologique
Pourquoi tant de dépendance? Parce que la Chine extrait 79 % du tungstène mondial et garde les plus grosses réserves. L'Occident a fermé ses dernières mines: dernier tonneau américain en 2015, dernier wagon espagnol sous-exploité. « On a sacrifié la souveraineté sur l'autel du faible coût », résume David Argyle, co-fondateur d'Arlington Innovation Partners.
Relancer la production prend deux ans minimum, même avec des prix qui grimpent plus haut que l'or. Le minerai s'est raréfié, la qualité s'est dégradée, et les investisseurs hésitent: « Si demain Pékin lève l'embargo, le cours s'effondrera », murmure un hedge-fund londonien.

Le recyclage, alibi occidental
Ceratizit (Autriche) et Sandvik (Suède) se vantent de recycler leurs copeaux. Jolie communication, mais la chute d'approvisionnement primaire (-40 %) dépasse de loin le rebond du recyclage (+5 %). Le reste s'appelle pénurie.
Et la guerre n'arrange rien. Le conflit iranien a fait grimper la demande militaire de 12 % cette année. « Chaque drone, chaque missile contient du tungstène », rappelle Janine Le Roux, chercheuse chez Project Blue. Le métal entre dans lesogives pour percer les blindages, dans les turboréacteurs pour résister à la chaleur, dans les puces GaN pour guider les projectiles.
Le prix devient une arme
2 250 $ la tonne, soit 250 % au-dessus du pic de 2008. Le tungstène, jadis surnommé « le petit métal gris », est devenu un indicateur géopolitique. Son cours sert de signal à Washington, Bruxelles et Séoul: « Vous avez voulu la globalisation, la voici en rouge carbone. »
Black, lui, a déjà vendu sa production 2024. « Pour la première fois, le marché dicte le prix. On ne sait pas où il s'arrêtera. » Et s'il se découvre un substitut au plomb dans les foreuses, l'arme chimique du métal lourd reste la même: la peur.