La recette feynman démantèle la novlangue tech

Les start-up adorent baratiner leurs investisseurs avec des « solutions blockchain décentralisées » ou des « LLM récursifs auto-réplicants ». Derrière le verbiage, souvent, le vide. Le physicien Richard Feynman avait trouvé l’antidote : si vous n’arrivez pas à expliquer votre produit à une douanière de Roissy, c’est que vous ne le comprenez pas vous-même.

Depuis 1965, la « technique Feynman » traque les gourous de la com’ tech. Elle est simple : prenez un concept, réduisez-le à ses briques élémentaires, reformulez-les avec des mots d’enfant. Le moindre accroc révèle le point aveugle. Pas besoin d’être prix Nobel ; il suffit d’un stylo et d’un ego un peu plus petit que la moyenne de la Silicon Valley.

Le jargon comme mur du son

En salle de réunion, l’« illusion de connaissance » fait des ravages. Un ingénieur parvient à réciter la définition d’un « transformer » mais s’emmêle dès qu’on lui demande pourquoi le token croît quadratiquement. La start-up lève 12 millions. Six mois plus tard, le produit n’existe toujours pas. La faute ? On a confondu la carte avec le territoire.

Feynman, lui, testait ses idées sur des caissiers du Caltech. Résultat : ses cours devenaient des spectacles. Le même esprit anime aujourd’hui les meilleurs chefs de produit de DeepMind ou Stripe : avant d’échelonner une roadmap, ils écrivent la page « expliquée à ma grand-mère ». Si la phrase tient en un t-shirt, le code tient en prod.

Le café, le tableau et la honte

Le café, le tableau et la honte

Mettez-vous à l’heure Feynman : 1) Choisissez le concept que vous prétendez maîtriser. 2) Sur une feuille A4, racontez-le comme à un collégien. 3) Soulignez les trous, ceux où votre stylo frémit. 4) Recommencez jusqu’à ce que l’histoire coule comme un café italien.

Chez OpenAI, on appelle ça « le test du hallway » : un chercheur croise un random dans le couloir et a trente secondes pour justifier son embedding vectoriel. Si l’autre hausse les épaules, retour au GPU. Rude, mais le taux de rebuts baisse de 38 %.

La leçon vaut pour la finance, la médecine, l’énergie. Quand Emmanuel Macron a voulu vendre la fusion nucléaire aux électeurs, ses conseillers ont traduit « ignition par confinement magnétique » en « on recrée le soleil dans une bouteille ». La métaphore a fait le tour des plateaux. Le budget a passé l’Assemblée sans broncher.

Le prix de la clarté

Le prix de la clarté

Feynman est mort en 1988, mais sa règle est partout. Les 4 000 pages de documentation de Rust exigent une pull request « vulgarisation ». Les reviewers n’acceptent plus de RFC sans phrase d’accroche limpide. Résultat : la courbe d’adoption de Rust s’envole, pendant que d’autres langues sombrent dans le brouillard sémantique.

La prochaine fois qu’un « growth hacker » vous assommera de « hackathons de moonshot disruptifs », posez-lui la question fatale : « Qu’est-ce que ça fait concrètement dans la vie d’une caissière ? » S’il bafouille, fuyez. Le vrai produit est ailleurs.