La première femme à commander une unité des forces spéciales espagnoles parle
Il existe des barrières que l'on brise une fois, et qui changent tout pour celles qui viennent après. Esmeralda Ruiz en a brisé deux d'un coup : elle est la première femme à avoir réussi le Cours d'Opérations Spéciales pour Cadres de l'armée espagnole, et la première à avoir exercé un commandement dans une unité de ce type, au sein du GOE IV d'Alicante. Ce n'est pas un détail administratif. C'est l'aboutissement d'un parcours forgé dans la montagne de Jaca, dans les déserts d'Afghanistan et sous le soleil du Mali.
Un cours que la plupart abandonnent
L'École Militaire de Montagne et d'Opérations Spéciales de Jaca n'est pas un endroit où l'on arrive par hasard. Le Cours d'Opérations Spéciales pour Cadres est l'une des formations les plus sélectives des forces armées espagnoles : navigation topographique, tir, explosifs, escalade, eau, montagne. Un enchaînement de phases conçu pour révéler — ou briser — ce qu'un soldat a dans le ventre.
Ruiz ne l'a pas réussi du premier coup. Ni du second. C'est au troisième essai qu'elle a décroché une place, les sous-officiers les plus expérimentés étant relégués en dernière priorité d'accès avec très peu de places disponibles. Il fallait scorer très haut aux épreuves physiques. Elle l'a fait.
La phase qui reste gravée dans les mémoires de tous ceux qui l'ont traversée, c'est l'Instruction Technique de Combat — l'ITC. Des jours sans sommeil, presque sans nourriture, une accumulation de fatigue qui transforme les gestes les plus simples en épreuves. Ruiz en parle aujourd'hui avec un sourire. À l'époque, dit-elle, il n'y avait rien de drôle. Elle a terminé cette phase avec une rétention de liquide importante dans les jambes. Son corps a récupéré. Sa place dans l'histoire, elle, est permanente.

Ce que la légion lui a appris avant tout le reste
Rien dans son enfance ne la prédestinait à cette vie. Pas de famille militaire, pas de tradition de caserne. C'est en écoutant les récits des amis de son frère — l'un affecté à Calatayud, l'autre fraîchement entré à l'Académie des Sous-Officiers — qu'elle a senti quelque chose se déclencher. La camaraderie, les marches topographiques, l'exigence physique quotidienne. Une façon de vivre, pas seulement un métier.
Après sa formation à l'Académie Générale de Base des Sous-Officiers, elle rejoint le Tercio « Duque de Alba » 2º de la Légion, à Ceuta. C'est là, dit-elle, qu'elle a vraiment mûri. L'ambiance de la Légion pousse à se surpasser, à accumuler des formations, à ne jamais se satisfaire du niveau atteint. C'est ce terreau-là qui l'a conduite vers les Opérations Spéciales.
Elle passera aussi par la Garde Royale — une expérience qu'elle évoque avec une fierté à peine contenue — puis par la Brigade Parachutiste, à Murcie. Mais sa boussole interne a toujours pointé vers le même endroit. Les Opérations Spéciales ne sont pas pour elle un choix de carrière. C'est une vocation au sens presque physique du terme.

Afghanistan, mali : le terrain comme seul juge
Le diplôme n'est qu'un point de départ. Ce qui suit, c'est le déploiement réel. Ruiz a servi en Afghanistan avec des unités d'Opérations Spéciales, en tant que chef d'équipe de base et navigatrice. Puis deux fois au Mali, dans le cadre de la mission européenne d'entraînement EUTM. Des environnements où l'erreur n'a pas de marge.
Aujourd'hui, elle travaille à la Section des Opérations, côté planification et coordination : demandes de terrains de tir, gestion des appuis logistiques, organisation des exercices. Un rôle moins visible que le terrain, mais qui conditionne directement la capacité opérationnelle des équipes. Elle le fait avec la même rigueur que celle qui lui a permis de franchir les portes de Jaca.

Ce qu'elle dit aux femmes qui hésitent encore
Sur la question du genre dans les Opérations Spéciales, Ruiz refuse le cadre habituel. Elle ne plaide pas pour des quotas, ne réclame pas de traitement particulier. Sa position est tranchante : ce qui compte, c'est la motivation. Pas le sexe. Une unité d'Opérations Spéciales n'a besoin que de soldats qui veulent vraiment y être, hommes ou femmes.
Son conseil aux candidates est le même qu'à n'importe quel autre militaire : se préparer sérieusement, physiquement et techniquement, et surtout ne pas faire du cours un objectif en soi. Le cours n'est qu'un passage. Ce qui attend de l'autre côté — le travail en équipe réduite, les missions à haute complexité, l'exigence permanente — voilà ce qui doit faire battre le cœur avant même de s'inscrire.
Sur la mémoire, elle est sans détour. Le meilleur souvenir : finir ce cours à Jaca, entourée de ses camarades et de sa famille. Le pire : perdre des compagnons. Accidents, maladies. Ces absences-là, dit-elle, laissent un vide que rien ne comble vraiment.
La sous-lieutenante Esmeralda Ruiz n'a pas ouvert une porte symbolique. Elle a démontré, phase après phase, nuit après nuit d'ITC, déploiement après déploiement, que la limite était ailleurs que là où on l'avait placée.
