Elle court le monde pour que l’ia ne laisse personne sur le bord de la route
Sonia Marzo Arnáez a déjà frappé le «mur» du 35e kilomètre sur cinq continents. Cette fois, le marathon s’appelle IA pour tous et le bitume, c’est l’Espagne entière. Directrice de la formation Intelligence artificielle chez Microsoft Espagne, elle mise sur la même recette : préparation, constance, stratégie — et beaucoup de cœur.
«95 % de la population n’a toujours pas accès réel à l’IA», lance-t-elle depuis Madrid. Derrière ce chiffre, elle voit une fracture qui creuse déjà l’écart entre ceux qui savent interroger un modèle et ceux qui ignorent même qu’on peut le faire. Son pari ? Convertir ce sprint technologique en course de fond solidaire avant que le groupe ne se disloque.
La formation adulte, pilier oublié
Alors que la presse s’émerveille sur les Gén-Z prompteurs, Marzo cible les profs de 45 ans, les fonctionnaires, les caissières en reconversion. Microsoft Elevate, son programme philanthropique, décline trois leviers : éducation, société civile, institutions publiques. Résultat : 300 000 personnes formées en deux ans, mais surtout 3 200 associations partenaires qui répliquent le modèle sans payer de licence.
Le gouvernement espagnol, lui, fournit les rails : crédit formation, certifications reconnues par l’Etat, subvention aux centres ruraux. «Sans loi, l’IA reste un cadeau des géants», tranche la directrice. Madrid a intégré les modules dans le programme «Digital Skills 4 All» ; Bruxelles valide déjà 60 % des crédits ECTS, un premier pas vers une reconnaissance européenne.

Quand le prof devient coach
Le deuxième «mur» se dresse à l’entrée des classes. «Copier-coller du ChatGPT» ? Non. Marzo reprend l’exemple d’une enseignante de littérature qui a transformé Les Coplas de Jorge Manrique en enquête temporelle. Les élèves devaient utiliser l’IA pour débusquer les anachronismes semés dans un texte falsifié. Résultat : même les «flemmards» ont relu le poème trois fois. «L’IA ne remplace pas la pensée, elle la force à se déployer», résume-t-elle.
Le ministère de l’Éducation a d’ailleurs validé 140 scénarios pédagogiques conçus avec Microsoft ; ils seront publiés sous licence ouverte en septembre. Objectif : éviter la course aux «detecteurs» de copies et miser sur la co-création.

Le risque sanitaire de l’âge
L’Espagne vieillit vite : 48 ans de moyenne d’ici 2030. «On va vivre cent ans, alors autant les vivre lucides», ironise Marzo. Elle parle déjà avec la Sécurité sociale d’un «copilote IA» pour les traitements chroniques : diagnostic précoce, suivi personnalisé, alertes médicamenteuses. Le premier test, mené à Barcelone, a réduit de 22 % les réadmissions des insuffisants cardiaques.
Mais sans éthique, le système devient une arme. «Un enseignant qui upload une liste d’élèves TDAH sur un LLM public expose toute une classe», met-elle en garde. D’où l’accent sur la gouvernance des données : anonymisation par défaut, labels «Éthique IA» délivrés par l’Agence espagnole de protection des données, sanctions jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires.

Elles veulent leur club
Marzo mentore aussi Technovation Girls. Elle constate une explosion des candidatures : + 68 % cette année. «Le problème, ce ne sont pas les filles, c’est l’absence de modèles à domicile.» Elle lance donc l’idée d’un «Club de las AI Sisters» : des réunions de quartier où une mère, une voisine ou une prof montre comment elles ont automatisé leurs factures ou créé un chatbot pour l’association de parents. «Référents de proximité, pas des CEO en tailleur.»
Microsoft finance 200 micro-bourses pour celles qui veulent passer les certifications Azure AI Fundamentals. Condition : reverser 20 heures de mentorat dans leur commune. «On ne distribue pas des poissons, on prête des cannes à pêche.»
Le 21 juin, Sonia Marzo Arnáez courra la Semi de San Sebastián. Entraînement nocturne, dossier sous le bras, elle testera une appli conçue par ses élèves : un planificateur d’entraînement qui adapte le tempo cardiaque en fonction du profil musculaire. «Si l’IA peut me faire gagner trois minutes, elle peut aussi faire gagner trois années d’études à quelqu’un.» La ligne d’arrivée, elle l’espère, sera collective.
