La nasa déterre des rubis et saphirs sur mars et remet en cause toute l'histoire de la planète rouge
Improbable. Voilà le mot qui a fusé dans les laboratoires de la Nasa quand les spectromètres du rover Perseverance ont craché leur verdict : le corindon, l’oxyde d’aluminium qui donne naissance aux rubis et aux saphirs sur Terre, est bel et bien présent dans les sédiments martiens. Une révélation qui fait trembler les géologues, car Mars n’a plus de tectonique des plaques depuis trois milliards d’années. Autrement dit, la machine à fabriquer des pierres précieuses est censée être en panne sèche.
Des cristaux fluorescents dans un désert géologiquement mort
Les grains découverts à la lisière du cratère Jézero mesurent à peine 200 microns, mais leur signature cristalline est limpide : structure rhomboédrique, fluorescence rouge sous UV, teneur en chrome et fer cohérente avec les rubis terrestres. « On a vérifié vingt fois, raconte Amy Williams, géochem de l’équipe SuperCam. Même en simulant des conditions martiennes extrêmes dans nos autoclaves, on ne parvient pas à reproduire ce spectre. »
Le corindon terrestre exige deux ingrédients que la planète rouge ne possède plus : des chocs tectoniques profonds et des fluides hydrothermaux circulant à plus de 600 °C. Or, depuis que son noyau s’est refroidi, Mars est un corps géologiquement aphone. Pas de subduction, pas de collision continentale, pas de métamorphisme régional. Bref, pas de moteur.

L’hypothèse d’un mars bouillonnant en moins d’un million d’années
Reste une fenêtre : les premiers 500 millions d’années de l’histoire martienne. À l’époque, la planète mourait à peine. Son manteau encore chaud vomissait des coulées de lave kilométriques et des panaches mantelliques montaient jusqu’à la croûte. Des modèles publiés la semaine dernière dans Nature Geoscience montrent que, dans ces jets de magma hyperalumineux, la pression pouvait localement dépasser 1,2 GPa pendant quelques millénaires. Assez, théoriquement, pour cristalliser le corindon.
Mais voilà : les grains analysés par Perseverance sont datés à 3,7 milliards d’années, soit bien après l’extinction du dynamisme interne. « On a un fossé temporel de deux milliards d’années, résume Williams. C’est comme si l’on trouvait des coquilles de tortue dans une strate jurassique. »

Le scénario de l’impact qui fait gemmer
Deux équipes concurrentes travaillent désormais sur une piste plus exotique : des impacts météoritiques ultra-énergétiques. Lorsqu’un astéroïde de plus de dix kilomètres frappe la croûte, l’onde de choc crée instantanément des conditions de pression et de température équivalentes à celles de 200 km de profondeur. Des simulations hydrodynamiques du Sandia National Labs montrent que, dans la poche de vaporisation qui suit, des gouttelettes d’alumine fondue peuvent se refroidir en microcristaux de corindon avant même que le cratère ne s’effondre.
Le problème : ces mêmes simulations prédisent des quantités cent fois inférieures à ce que révèle le spectromètre. Et surtout, elles ne produisent pas la fluorescence caractéristique observée, signe que le chrome et le titane ont été intégrés au réseau cristallin de façn très lente — un processus incompatible avec la microseconde d’un impact.

La clé serait-elle… dans le vent ?
Une troisième hypothèse, plus iconoclaste, émerge des labos parisiens de l’IPGP : le corindon martien ne serait pas né sur Mars. Il viendrait… de l’extérieur. Chaque année, la planète rouge capture environ 3 000 tonnes de poussières interplanétaires riches en aluminium. Certaines particules, d’à peine quelques microns, pourraient traverser l’atmosphère sans se vaporiser et se poser dans les sédiments. Au fil des milliards d’années, l’accumulation aurait formé un placage précieux, invisible jusqu’à ce qu’un rover vienne gratter la surface.
Le test décisif sera la mesure du rapport isotopique 17O/16O, un véritable ADN planétaire. Si la signature diffère de celle de Mars, l’hypothèse exogène deviendra une certitude. Les analyses sont en cours au Jet Propulsion Laboratory, et les premiers résultats sont attendus pour juillet.
Quelle que soit l’origine, le message est clair : Mars n’a pas fini de nous surprendre. Et si la planète rouge nous a offert des rubis, c’est peut-être parce qu’elle a longtemps gardé un cœur plus chaud que prévu. Les géologues parient désormais sur la prochaine forêt de saphirs. Leur chantier : le cratère Gale, où le rover Curiosity vient de détecter des veines d’alumine pure. Suffisant pour lancer une nouvelle ruée vers l’Ouest martien. Cette fois, ce ne sera pas vers l’or, mais vers les pierres qui font briller les yeux des marchands… et ceux des planétologues.
